Victor Knipping

Victor Knipping répète sans relâche le récit d’une violence nouvelle et indicible. Son œuvre, hantée par les agressions physiques et morales que subissent les minorités, est profondément socio-politique. Devant des affiches de la comédie musicale Priscilla, Folle du désert, prélevées à la manière des Nouveaux Réalistes et crevées d’un coup de poing, nous sommes confrontés aux traces d’une queerphobie latente, dont notre environnement est pourtant plein d’indices, mais que nous ne voyons parfois plus. Plus largement, devant cette œuvre, il n’est plus possible d’oublier les chiffres terrifiants des violences envers les LGBTQI, les dizaines de pays dans lesquels être une personne LGBT est encore un crime, les agressions, les meurtres et les discriminations qui ont toujours lieu dans les pays où la législation a évolué. L’artiste nous expose cet état de fait avec fermeté, nous rappelant qu’en la matière, l’engagement politique n’admet aucune concession.

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Mais bien vite, une inquiétude nous gagne, plus grande encore. C’est que l’artiste observe la progression d’un monstre insaisissable, qui infiltre l’infiniment grand et l’infiniment petit, l’invisible, le refoulé, un danger proche de ce que François Cusset a récemment qualifié de Déchaînement du monde. Parcourir une exposition de Knipping, c’est se plonger dans l’espace-temps d’une violence sans nom, réduite à sa plus pure abstraction.

« I paint houses », disait Frank Sheeran, main armée de la mafia italienne à Philadelphie. Le meurtrier est un artiste qui a le sang pour médium. Par la tâche, la violence éclate, s’étend, se répand inéluctablement, envahit notre culture visuelle.Chaque toile est marquée 

de son sceau. Explosion brutale ou lente conquête de la surface picturale, elle fait fi des conventions, et, perversité ultime, atteint le domaine du beau. Certaines arabesques, certaines mouchetures sont fascinantes de délicatesses. Des coulures pailletées évoquent l’univers baroque des drag-queens, peut-être même nous font-elles sourire, avant que nous ne réalisions l’ampleur du drame.

Car Knipping, en artiste engagé, explore aussi et surtout les témoignages matériels de minorités silencieuses. Nombre de ses œuvres sont le résultat d’un jeu à quatre mains avec des inconnus, illustrateurs, artisans ou amateurs : en somme, ceux qui ne signent pas. En s’appropriant des éléments de la culture et des savoir-faire populaires, l’artiste investit avec une égale passion les ouvrages les plus raffinés — des modèles de wax acquis au Sénégal, racontant la lutte des populations locales pour l’émancipation des femmes — et les objets de décoration les plus kitsch — canevas désuets et poussiéreux, à la gloire de stars du Top 50. Toutes les modulations de la revendication s’incarnent dans ces objets d’art quotidiens. Tous témoignent d’une adresse technique, qu’elle soit le véhicule du bon ou du mauvais goût, qu’elle soit au service d’une cause sociale ou d’une culture de masse hétéronormée. Tous témoignent d’un ordre du monde qui peut être violé, inlassablement, avec acharnement.

Marguerite Hennebelle

Né en 1996 à Aix-en-Provence, Victor Knipping vit et travaille à Paris. Son travail a fait l’objet d’expositions à la Galerie Daniel Hanemian, Paris en 2021 ; à l’Art’Hotel Sobo Bade, Toubab Dialaw (Sénégal) en 2019 et au Château Henri Bonnaud, Aix-en-Provence en 2018.